La sortie, s’il-vous-plaît ?

« Il faut que … » et « Y a qu’à… » sont dans un bateau … mais aucun des deux ne se jettent à l’eau !
Ah la la ! que de phrases qui souhaitent le changement ! Que de bonnes idées évoquées partout : entre ami-e-s, en famille, au travail, au marché … Et le changement semble pourtant si difficile !
Je vous livre ici un petit texte qui m’a fait comprendre pourquoi je me sentais si souvent dans l’impossibilité de faire changer certains fonctionnements, pourquoi je me sentais si fatigué, écrasé, rien qu’à l’idée de faire bouger certaines lignes.
Ce petit texte date de 1840 et il me semble incroyablement actuel.

Alexis de Tocqueville est un aristocrate du XIXème siècle qui n’a jamais connu que la monarchie. Il part vers les Etats-Unis pour y découvrir la toute jeune démocratie. Et il en voit très vite les limites …
Il rappelle d’abord la toute puissance des tyrans de Rome : dans l’Antiquité, les Césars avaient un pouvoir violent et absolu sur tout ce qui était à leur portée. Mais ils ne pouvaient pas régler dans le détail la vie de leurs peuples. Beaucoup de ces peuples avaient donc encore leur façon propre de vivre. Dans une démocratie, le risque pourrait être beaucoup plus grand …

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au dessus de ceux-là [ces hommes semblables et égaux] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leur successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre […] et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposé à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain [nous dirions l’État-providence] étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses, uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus rigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement à agir mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître. »

(De la démocratie en Amérique – (1835 – 1840) Alexis de Tocqueville (1805 / 1859))

Je ne sais pas si certaines phrases ont trouvé chez vous un écho concret. Quant à moi, ce «  réseau de petites règles compliquées, minutieuses, uniformes », c’est la réalité de mon métier. Et le fait que ce qui nous dirige « ne brise pas les volontés mais il les amollit  » correspond bien à cette difficulté que je ressens de pouvoir agir bien souvent.

Alors, c’est foutu ? Cette « matrice » qui nous offre le confort mais nous empêche de vivre pleinement aurait-elle gagné ? Serait-il impossible de « naître » une deuxième fois, de naître à la vie éveillée, consciente, où nous choisirions la fraternité plutôt que la compétition, la simplicité plutôt que la consommation de masse ?

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